L’amiral de la flotte de l’URSS, Sergei Gorshkov, est accueilli par le Major général Giap Van lors de sa visite à Hanoï en décembre 1979 dont l’objectif était d’établir des relations de travail avec le ministre de la Défense de la République socialiste du Vietnam. Source : Dantri.com.vn

UNE ALLIANCE ENTRE LE VIETNAM ET L'UNION SOVIÉTIQUE

par  PHI-VÂN NGUYEN

traduction libre par  SIMON BOILY

décember 2019


Au début des années 1950, la Guerre froide se réchauffait en Asie. La Chine reçut l’approbation de l’URSS pour lancer plusieurs révolutions en Asie. Pékin supporta donc la République Démocratique du Vietnam de Hô Chi Minh en son combat contre la France. Néanmoins, 25 ans plus tard, deux alliances complètement différentes divisaient la région. La Chine devint un allié stratégique pour les États-Unis et soutenait le Cambodge en tant que principal allié. Le Vietnam ne faisait pas partie de ce groupe. Hanoï s’aligna plutôt avec Moscou pour former une alliance opposée à la Chine. Pourquoi les pays communistes, qui avaient combattu l’un à côté de l’autre pour des décennies, finirent par s’affronter l’un contre l’autre ?

La Rupture sino-soviétique

Les historiens ont étudié avec une grande précision les causes de la rupture sino-soviétique.1 Après la mort de Staline, de nouveaux leaders prirent le pouvoir à Moscou et prônèrent une coexistence pacifique avec l’Occident afin de développer l’économie. En 1956, Nikita Kroutchev annonça la déstalinisation de l’Union soviétique. Mao, cependant, s’opposa à cette politique libérale et croyait que Kroutchev avait perdu la foi en la révolution socialiste. Il commença à concurrencer l’URSS pour mener le mouvement communiste. Ces frictions devinrent des affrontements violents vers la fin des années 1960.

Une affiche cubaine dans les années 1950 démontrant que les pays communistes promouvaient l’idée d’un combat commun contre l’impérialisme. Une décennie plus tard, cette solidarité commença à s’effriter.

Ce différend entre l’Union soviétique et la Chine s’aggrava avec le passage du temps. La révolution culturelle de 1966 s’attaqua radicalement au révisionnisme soviétique. Du point de vue de l’Union soviétique, ces attaques contre des officiers communistes loyaux à Moscou étaient inquiétantes. Pour la Chine, la politique extérieure soviétique paraissait encore plus dangereuse. Sa répression du Printemps de Prague en 1968 suggéra que Moscou n’hésiterait pas à se servir de la force contre des communistes afin de servir ses intérêts. En mars 1969, des incidents sur la frontière entre des soldats chinois et soviétiques firent pointer le risque d’une guerre à plus grande échelle. Bien que les deux pays réussirent à éviter un conflit armé, le monde communiste demeura divisé. Les Chinois tentèrent de normaliser leurs relations diplomatiques avec les États-Unis puisqu’ils étaient convaincus que l’Union soviétique représentait une menace plus dangereuse.

Ce vidéo de l’AP Press montre que des milliers assistèrent aux funérailles d’Hô Chi Minh en septembre 1969. Pour la Chine et l’Union soviétique, ce fut une opportunité d’éviter un conflit armé le long de leur frontière.

Le Vietnam tente de rester neutre

Après 1975, le Vietnam tenta de rester neutre dans le conflit entre la Chine et l’Union soviétique.2 Le Vietnam reconnaissait les contributions de ses deux frères communistes dans sa victoire militaire. Il rejeta également les ambassadeurs chinois et soviétiques du Vietnam en décembre 1976.3 Il semblait que Hanoï n’avait aucune préférence entre ses deux partenaires communistes. Un jour cependant, il allait falloir faire un choix. De ces deux partenaires communistes, la Chine semblait être la plus intransigeante et radicale.4 Il fallait trouver une solution à cette impasse dans le plus bref délai. En particulier parce que ses relations avec son voisin se détérioraient considérablement.

Après avoir pris le pouvoir en avril 1975, Les Khmers rouges entreprirent des réformes radicales. Plusieurs d’entre eux tentèrent de se débarrasser de tous les Vietnamiens établis au Cambodge. Angkar, le nom du parti communiste, encouragé par sa victoire, se mit à songer à restaurer la gloire de l’ancien empire cambodgien. Ce rêve encouragea les Khmers rouges à mener des incursions rapides, mais violentes du côté vietnamien du delta du Mékong.5

Sur le flanc nord, les relations sino-vietnamiennes étaient légèrement meilleures. Lors de la guerre, le rapprochement de Pékin à Washington démontra que la Chine était prête à fraterniser avec l’ennemi juré du Vietnam.6 Depuis 1975, les relations diplomatiques entre le Vietnam et la Chine s’étaient détériorées. Plusieurs problèmes divisaient ces anciens camarades. Les deux pays revendiquaient le contrôle des îles Spratly et Paracels. Ils ne s’accordaient pas non plus sur la nationalité des personnes d’origines chinoises au sud du Vietnam.7, Mais, ce qu’il y avait de plus inquiétant pour Hanoï fut la position géopolitique de Pékin. La constitution chinoise de 1978 ne cachait pas son opposition majeure à l’Union soviétique.8 Cela acheva de convaincre Hanoï que la Chine n’était pas simplement excessive. Elle était devenue dangereuse. Il était donc d’importance primordiale de se trouver des alliés.

L’Échec d’un rapprochement avec les États-Unis

Un soutien extérieur ne devait pas forcément provenir de l’Union soviétique. En effet, Hanoï tenta de normaliser ses relations diplomatiques avec les États-Unis. Jimmy Carter commença son mandat avec un message pacifique et afficha sa volonté à travailler avec Hanoï. La Maison-Blanche dut cependant réviser cet objectif. Peu de temps après sa prise de pouvoir, Carter buta sur deux problèmes. Un lobby en pleine croissance qui revendiquait la récupération des prisonniers de guerre (Prisoners of War, POW) et des soldats manquants à l’action (Missing in Action, MIA), s’opposait à cette normalisation. Le Congrès imposa aussi plus de limites au président.9 De plus, le Vietnam ne rendit pas l’idée d’établir des relations diplomatiques très attrayante. Il insista sur le paiement des 3,25 milliards de dollars qu’avait promis Richard Nixon pour la reconstruction du Vietnam. Hanoï publia même des lettres secrètes s’y rapportant afin de justifier ses demandes.10 C’est à ce moment que les États-Unis se détournèrent du Vietnam. Washington se tourna plutôt vers ce que Pierre Grosser appelle le “Triangle d’or.” Il établit des relations diplomatiques avec Pékin et facilita la normalisation entre la Chine et le Japon.11

Le traité d’amitié et de coopération

Le Vietnam ne pouvait qu’espérer que son différend avec la Chine ne se détériore. Cependant, Hanoï ne pouvait pas tolérer la nature agressive des Khmers rouges. L’instabilité du Cambodge pouvait se propager au Vietnam.12 C’est pourquoi Hanoï dut intervenir.

Ce fut à cause possibilité d’une guerre au Cambodge que le Vietnam fut contraint de conclure une alliance. Les tentatives d’un rapprochement avec les États-Unis étant restées vaines, Hanoï se tourna vers l’Union soviétique. Plusieurs mois après avoir planifié l’invasion du Cambodge, l’ambassadeur de Hanoï signa un traité d’amitié et de coopération avec l’Union soviétique à Moscou.13 Son sixième article stipulait que les deux pays se consulteraient en cas d’attaque étrangère afin d’agir en commun. Moscou et Hanoï se dresseraient ensemble contre une attaque en provenance de leurs ennemis. Bien qu’aucune puissance ne fût nommée dans l’alliance la Chine était la cible principale de ce traité. En effet, elle était la seule à partager une frontière avec les deux pays. Les dés étaient donc jetés. Toute la région était divisée. Cependant, la fissure ne se trouvait pas dans les camps idéologiques. Elle divisa le monde communiste en deux camps. Bientôt, ils allaient s’affronter.


CE QUI SUIT


References

  1. Voir Chen Jian. Mao’s China & The Cold War. Chapel Hill: University of North Carolina Press, 2001; Lüthi, Lorenz. The Sino-Soviet Split: Cold War in the Communist World. Princeton: Princeton University Press, 2008; Radchenko, Sergey. Two Suns in The Heavens, The Sino-Soviet Struggle for Supremacy, 1962–1967. Palo Alto: Stanford University Press, 2009; Westad, Odd Arne. Brothers in Arms: The Rise and Fall of the Sino-Soviet Alliance, 1945–1963. Palo Alto: Stanford University Press, 1998.
  2. Voir Marangé, Céline. “Les relations politiques de l’Union soviétique avec le Vietnam de 1975 à 1995.” Outre-mers 94, no. 354–355 (2007): 147–71.
  3. Thayer, Carlyle. “Review of Nicholas Khoo, Collateral Damage: Sino-Soviet Rivarly and the Termination of the Sino-Soviet Alliance. New York: Columbia University Press, 2011.” H-Diplo Round Table XIII, no. 14 (2012), accessed 16 December 2019, p.16. Voir Marangé, Céline. “Les relations politiques de l’Union soviétique avec le Vietnam de 1975 à 1995.” Outre-mers 94, no. 354–355 (2007): 147–71.
  4. Qiang Zhai. China and the Vietnam Wars, 1950-1975. Chapel Hill: University of North Carolina Press, 2000.
  5. Voir Nayan Chanda’s testimony Chanda, Nayan. “Vietnam’s Invasion of Cambodia, Revisited.” The Diplomat  (2018). For detailed analysis of the same journalist, see Chanda, Nayan. Brother Enemy: The War After the War. New York: Harcourt Publishing, 1986.
  6. Voir Nguyen, Lien-Hang. “The Sino-Vietnamese Split and the Indochina War, 1968–1975,” In The Third Indochina War, Conflict Between China, Vietnam, and Cambodia, 1972–1979, edited by Odd Arne Westad, and Sophie Quinn-Judge, 12–32. London: Routledge, 2006; and Chen Jian. “China, the Vietnam War, and the Sino-American Rapprochement, 1968-1973,” dans le même volume.
  7. Une analyse des relations sino-vietnamiennes se trouve dans Chen Jian. “China, the Vietnam War, and the Sino-American Rapprochement, 1968-1973.” In Third Indochina War: Conflict Between China, Vietnam and Cambodia, 1972-1979, edited by Odd Arne Westad, and Sophie Quinn-Judge, London: Frank Cass, 2006. Pour un survol concis de cette crise, voir  Grosser, Pierre. L’histoire du monde se fait en Asie, Une autre vision du XXe siècle. Paris: Odile Jacob, 2017, chp. 11.
  8. Céline Marangé, p. 153.
  9. Sur les tensions entre le Vietnam et les États-Unis après 1975, voir Martini, Edwin A. Invisible Enemies, The American War on Vietnam 1975–2000. Amherst: University of Massachussetts Press, 2007. Sur la question spécifique des POW/MIA, voir Franklin, H. Bruce. MIA, or Mythmaking in America. New Jersey: Rutgers University Press, 1993. Allen, Michael J. Until the Last Man Comes Home, POWs, MIAs, and the Unending Vietnam War. Chapel Hill: University of North Carolina Press, 2012. Pour une explication plus courte, Franklin, H. Bruce. “Missing in Action in the Twenty-First Century,” In Four Decades On: Vietnam, the United States and the Legacies of the Second Indochina War, edited by Scott Laderman, and Edwin Martini, Durham: Duke University Press, 2013.
  10. Menétrey-Monchau, Cécile. “The Changing Post-War US Strategy in Indochina,” In The Third Indochina War, Conflict Between China, Vietnam, and Cambodia, 1972–1979, edited by Odd Arne Westad, and Sophie Quinn-Judge, 65–86. London: Routledge, 2006.
  11. Grosser, Pierre. L’histoire du Monde se fait en Asie, Une Autre Vision du Xxe Siècle. Paris: Odile Jacob, 2017, p. 484.
  12. Goscha, Christopher E. “Vietnam, the Third Indochina War and the Meltdown of Asian Internationalism.” In The Third Indochina War, Conflict Between China, Vietnam, and Cambodia, 1972–1979, edited by Odd Arne Westad, and Sophie Quinn-Judge, 152–86. London: Routledge, 2006.
  13. Voir le texte original, https://boatpeoplehistory.com/archives-3/kd/treaty-ussr-srvn/.